Entretien avec Marc Syrigas, scénariste.

Entretien avec Marc Syrigas.

Après avoir, depuis son plus jeune âge, vécu de sa plume de façons diverses (rédaction publicitaire, articles dans des magazines pour hommes, lettres à ses parents pour qu’ils lui envoient de l’argent…), Marc Syrigas commence l’écriture de scénarios dans les années quatre-vingt-dix avec La famille Ramdam, la première sitcom interethnique. Puis, constatant que les séries françaises s’appauvrissent en moyens et en ambitions, il se tourne vers le cinéma, grâce à Pierre Salvadori qui lui propose de collaborer à l’écriture du scénario du film Les apprentis, puis de coécrire …Comme elle respire. En 1999, il co signe le scénario de La nouvelle Eve, avec Catherine Corsini, et en 2001 celui de La répétition, qui sera sélectionné au festival de Cannes. Il alterne par la suite écritures et collaborations, avec Lou Jeunet ou Marion Vernoux par exemple. En 2009 sort Les beaux gosses, le premier film de Riad Sattouf, qu’il a écrit avec lui. Depuis, il a écrit L’affaire Gordji, réalisé par Guillaume Nicloux, ou collaboré avec Catherine Castel sur Belle comme la femme d’un autre, et avec Julien Neel sur l’adaptation de sa BD :Lou !. Il termine en ce moment le scénario du premier film d’une autre auteure de BD, Nine Antico.

 

Vos questions à Marc … et ses réponses :

Est-ce que vous travaillez de chez vous, ou plutôt dans des cafés ? Dans un bureau ?
Surtout pas dans des cafés, il y a trop de distractions (jolies filles, mecs chelous), qui m’empêchent de me concentrer plus qu’ils ne m’inspirent ! Je suis facilement dérangé par les distractions du quotidien. Je n’ai pas de compte Facebook exprès. Pendant un temps, je déconnectais même internet pour ne pas recevoir mes mails pendant que je travaillais. Pour faire une pause, je faisais la vaisselle, ça me détendait, je trouvais des idées. Mais maintenant j’ai un lave-vaisselle… Je ne sais pas encore comment ça va impacter mon travail.
Quand j’écris avec un réalisateur, je me déplace et peut être amené à travailler chez lui, ou dans les bureaux de la prod. Mais je n’aime pas l’idée d’aller dans un bureau. Je ne fais pas ce boulot  pour recréer les conditions du salariat. J’aime bien travailler chez moi avec mon ordinateur portable, je change de pièce, je passe de la chambre au salon, à la cuisine, comme un bureau itinérant.

Est-que vous avez fait des études de scénario ?
Non. Mais j’ai rencontré des gens qui m’ont formés.
J’ai toujours aimé le cinéma, mais je me ne suis pas dirigé dans cette voie tout de suite. J’ai commencé par travailler dans la pub, puis j’ai écrit des articles pour des magazines…

Pourriez-vous nous décrire votre processus de travail? Par quoi commencez-vous?
Ça dépend si je travaille seul ou avec quelqu’un. Si je bosse avec quelqu’un c’est du brainstorming. Si je bosse seul je prends des notes et ça peut prendre des mois, des années.
Sinon une fois l’écriture lancée, c’est d’abord un synopsis (si on est deux, on l’écrit ensemble), puis un scène à scène (qu’on écrit également ensemble) puis la version dialoguée. Mais pour les dialogues je préfère travailler seul, ou laisser l’autre faire la première version.
Sur « la répétition » on a écrit la version dialoguée à quatre mains, et je ne suis pas sûr que ça nous ait fait gagner du temps, au contraire…

Pourriez-vous nous décrire une journée type de travail?
Je ne me lève pas forcément tôt. Je suis pas du matin, sauf pour faire des réunions (mais pas avant 10h les réunions !).
Si je n’ai pas de réunion, je prends l’ordi dans mon lit. Je bois mon café, et je commence à bosser.
Si j’ai un déjeuner prévu, je me rendors et je me lève pour le déjeuner.
Et si je n’ai pas de déjeuner, je bourrine jusqu’au déjeuner.
Ensuite je travaille toute l’après-midi… Il ne faut pas raconter d’histoire : quand on a 3 ou 4 bonnes heures dans la journée, c’est déjà pas mal. Mais il ne faut pas s’arrêter, pour être là quand passe la bonne idée. J’essaie de m’interdire de sortir même si j’ai du mal à bosser. Il faut se forcer un peu !
J’ai remarqué qu’ une bonne idée passait souvent entre 17 et 19h. Je bois souvent une bière à 19h30 pour fêter ça.

Sur combien de projets travaillez-vous en même temps?  En combien de temps écrivez-vous un scénario?
Deux trois jours quand ça va bien (rire)
Non, en moyenne, ça me prend quelques mois pour écrire un scénario. Et je travaille rarement sur plus de deux projets à la fois parce que, tant que ce n’est pas abouti, je ne peux pas m’arrêter. Du coup j’utilise le temps que mes interlocuteurs prennent pour lire pour faire des pauses et prendre du recul sur mes textes. Si je n’écris pas, je regarde des films qui sont dans la même thématique et qui vont m’aider à avancer.
Pour moi, le scénario n’est jamais terminé, ça s’arrête quand tu tournes, quand tu n’es plus payé. C’est ça qui marque la fin de l’écriture.

Avez-vous des « outils » pour créer vos personnages, comme des fiches personnages ou autres ?
Non. Je construis mes personnages dans ma tête.
Il faut faire gaffe aux fiches personnages. La spécificité du cinéma c’est qu’on ne comprend que ce qu’on voit, donc il faut se concentrer là-dessus. Après, oui, c’est important de connaitre le passé du personnage, c’est quelque chose auquel je pense beaucoup « comment ils ont été élevé, comment ils se sont construits… » mais je ne fais pas de fiches là-dessus.
Et puis les personnages se révèlent à travers les conflits, on les réajuste sans cesse pendant le processus d’écriture, mais aussi en lisant, en regardant des films aussi.

Dans « Comme elle respire » (réalisé par Pierre Salvadori), comment avez-vous travaillé le personnage de Marie Trintignant, une grande mythomane, pour la rendre attachante et pour la rendre cohérente (ce qui n’est pas facile pour ce type de personnage) ?
Excellente question. On s’est demandé ce qu’était la mythomanie, on a vu une psy qui nous a expliqué que c’était une psychose, un truc grave, incurable. Le mythomane ne comprend pas la différence entre réalité et mensonge. On a intégré la gravité de la maladie, on a essayé de la mettre dans des situations universelles que tout le monde a déjà vécues (se faire prendre la main dans le sac, ne pas être cru, être culpabilisé …) en racontant la dimension dramatique que ces situations avaient pour elle.
Mais on s’est posé la question après, de savoir si on ne s’était pas trompé de point de vue. C’est compliqué de s’identifier, d’être en empathie avec une mythomane. Raconter une psychose, ça met un frein à l’identification.

Est-ce qu’il était plus difficile pour vous d’écrire « les beaux gosses », un film sur l’adolescence que « la répétition » ?
Ça n’a pas été la même expérience. Riad Sattouf a vraiment apporté son univers déjà très fort et très clair, ce qui a facilité les choses. Alors que pour « La répétition » on est parti de rien. C’était beaucoup plus dur.

Avez vous un goût pour les adaptations de romans graphiques ? « Les beaux gosses », « Lou, journal infime »…  En quoi est-ce que ce travail diffère d’un scénario totalement original ?
Les beaux gosses c’est un scénario original ! Je ne sais pas pourquoi tout le monde pense que c’est une adaptation… Sinon, Lou est une BD oui.
Au départ, si je me suis retrouvé à adapter une BD, c’est complètement par hasard. Ça rassure les producteurs d’adapter des BD. Ils se disent, « Ce qui a marché marchera. » Mais je dois vous avouer… Je n’aime pas les BD. J’ai un problème pour les lire. Je ne sais jamais s’il faut lire le texte ou regarder l’image en premier.
Mais ce qui est certain, c’est qu’en BD le produit fini arrive plus vite. Les auteurs de BD ont donc en général développé une rapidité dans la prise de décision, très agréable pour les scénaristes.
Pour Lou, il y avait 6 tomes. Au départ on devait adapter le tome 4. Puis j’ai dû tout lire… et au fil des discussions, on a pioché des éléments ici et là, le petit frère a disparu, la grand mère est arrivée plus tôt… Finalement on a pris des éléments des 6 tomes pour construire le film, et ces décisions se sont prises très rapidement.
Quand tu fais de l’adaptation, tu te poses évidemment la question de la fidélité, de la trahison. Mais au final tu fais comme tu peux.

Qu’est-ce que vous préférez dans l’écriture d’un scénario? Que vous détestez?
Ce que je préfère ? Quand c’est terminé ! Je ne sais plus qui disait : « Le seul moment de bonheur pour un scénariste c’est quand son imprimante crache les feuilles. »
J’aime aussi ce moment où tu sais que ça a du sens, que tu as trouvé ce que tu racontais, que tu as touché à un truc.
Ce qui est génial aussi c’est quand tu vois le film. Pour « Les beaux gosses », je savais que c’était un film réussi et que le scénario avait un rôle dans cette réussite. J’aime ce sentiment d’avoir participé à quelque chose de bien. Ce sentiment de savoir que tu t’es dépassé, quand tu pars d’un truc anecdotique, une petite idée, et que ça va plus loin.
Ce que je déteste ? Je déteste le fait qu’on se sent nul à chaque nouveau projet, qu’on a l’impression qu’on a rien appris de tous ceux qu’on a écrit avant, et qu’on n’a toujours pas de talent.

Auriez-vous un conseil à donner à un scénariste débutant? A un scénariste plus expérimenté?
Dès l’instant où un producteur entre dans la boucle : ne jamais travailler gratuitement. Quand vous rencontrez quelqu’un qui va s’intéresser à votre travail il faut qu’il paye ! Sinon il ne considèrera pas votre scénario. Un travail torchonné mais payé sera toujours plus considéré qu’un travail chiadé pas payé !
Il faut avoir conscience de la valeur du métier qu’on fait. Sans tout ce qu’on écrit, les producteurs n’existeraient pas. Il ne faut pas se faire manipuler, se laisser mettre en position d’illégitimité, de soumission.

Y’a-t-il certains types de projets que vous vous sentez incapable d’écrire?
Oui plein !
Je ne pourrais pas écrire un western je pense.
Ni un mélo genre Sur la route de Madison ou Love story…
Des trucs de sciences fiction avec de la technologie aussi je ne pense pas que je saurais faire. Ah, et l’héroic fantasy, alors là ça me sur-emmerde !

Comment se passe la collaboration avec les réalisateurs? Faites-vous surtout des grandes réunions de brainstorming, ou est-ce que vous écrivez côte à côte? Ecrivent-t-ils eux aussi? Venez-vous au montage?
De toutes mes expériences il n’y a jamais eu deux cas pareil. Même avec des réalisateurs avec qui j’ai travaillé plusieurs fois, ça s’est toujours passé différemment.
Parfois je suis tout le temps sur le tournage, parfois pas du tout. C’est assez chiant d’être sur un plateau je trouve, en fait.
Pareil pour le montage, parfois j’y passe, parfois je ne vois aucune version. Tout dépend de où se tourne le film, de l’amitié qui se tisse avec le réalisateur, de la confiance.
Mais je ne suis pas sûr que ça soit indispensable d’être à toutes ces étapes. Si on se comprend dès le début, faut faire confiance au réalisateur et au projet. Ça m’intéresse bien sûr, mais t’es auteur du scénario, pas co-auteur du film.
En fait, finalement, le cas que je préfère, c’est juste quand le résultat final est super. J’ai vécu ça pour l’Affaire Gordji. J’ai écrit le scénario seul, c’était une commande, on a ensuite cherché un réalisateur. On a mis 9 mois à trouver Guillaume Nicloux! On s’est vu 3 fois et j’adore ce qu’il a fait. Il a parfaitement compris le scénario, il n’a pas ré-écrit, ça a été une vraie synergie.
Pourquoi cette rencontre a fonctionné ? Pourquoi il a tout compris alors qu’on ne se connaissait pas? Je ne sais pas. C’est assez rare, voire miraculeux.

Vous travaillez plutôt sur des scénarios de commande ou on spec ?
J’ai écrit un scénario on SPEC mais ça n’a pas marché. Depuis je ne fais que de la commande, ou des co-écritures avec des réalisateurs.
Je suis sur un nouveau projet on SPEC en ce moment mais j’ai décidé que j’allais le réaliser.

Est-ce que vous avez un film de chevet en scénario ?
Vertigo.
Sérénade à trois. Plein de Truffaut.
J’adore Blake Edwards.
Wilder : La garçonnière, Certains l’aiment chaud.

Et des gens vivants ?
Pascal Bonitzer. Fincher. Scorsese.
Dans les films que j’ai beaucoup aimés l’année dernière il y a « Les combattants » et « Dans la cour »

Quel est le plus gros défaut du scénariste ?
Il est un peu alcoolique non ? Mais moins que les journalistes.

 La question rien à voir : Qu’est ce que vous buvez comme thé ?
Je buvais pas mal de Lipton russian earl grey. Mais j’ai arrêté. La Badoit, c’est bien.